8 août 2014

La fée électricité vole au secours de nos autos

En novembre dernier, le gouvernement provincial annonçait son plan d’électrification des transports. L’annonce a pu réjouir les personnes se souciant de notre dépendance au pétrole et de la place prépondérante des transports dans la consommation de ce pétrole.
Au Québec, plus que partout ailleurs, l’électricité semble être la solution énergétique à bien des problèmes. Avec 96% de la production électrique, l’hydroélectricité québécoise est clairement une exception, et son abondance fait rêver à des lendemains sans limites.

Alors qu’on nous demande immédiatement si notre char roule au pétrole lorsque l’on questionne un projet d’exploration ou d’exploitation pétrolière, questionner le bien-fondé de l’électrification des transports semble également difficile, tout du moins pas très fair-play… Après tout, si l’électricité n’est pas la solution, que nous reste-t-il pour sauver nos chars ? Et le réel enjeu n’est-il pas la voiture elle-même et non l’énergie à quoi elle carbure ?

Plutôt que de penser un futur électrique au transport, le réel défi qui se pose à nous aujourd’hui découle de l’ampleur de nos déplacements, de la question de leur nécessité et leurs impacts sur l’environnement, quelle que soit la source d’énergie choisie.

Un plan d’affaire électrique

Oublions un instant les arguments verts qui ont pu accompagner le plan d’électrification: il est clair qu’il s’agit là d’un plan d’affaires plus que d’un plan pour l’avenir. D’ailleurs Pauline Marois déclarait :

L’objectif de la Stratégie d’électrification des transports est de faire du Québec un leader mondial des transports électriques.

Le site internet d’Hydro-Québec présente son plan appuyé par quelques chiffres qui montrent que le plan est d’envergure et que l’avenir est bien là, avec 3 objectifs : développer l’électrification des transports collectifs, concevoir des technologies de pointe et faire miroiter l’électrification des transports individuels, bref la voiture électrique pour tous les québécois ! Le débat proposé se résume donc à voiture électrique versus voiture thermique. Les spécialistes penchent pour le moteur électrique, puisque celui-ci offrirait un bien meilleur rendement énergétique. Chaque technologie a ses avantages et ses inconvénients : le moteur électrique demande des batteries, un réseau, etc. le moteur à combustion des raffineries, des transports d’hydrocarbures, etc. Le graphique ci-après résume les émissions de CO2 associées à chaque technologie. Je vous laisse explorer le sujet et choisir le moteur que vous préférez, vous avez même le choix d’une solution hybride.

Emissions de CO2 associées à chaque type de véhicule3, basées sur les émissions mondiales (au Québec la production d'électricité émet beaucoup moins de CO2)

L’important c’est d’admettre que la voiture électrique pollue un peu moins, mais qu’elle pollue tout de même et qu’il faut toujours des ressources pour la produire, la faire rouler et s’en débarrasser. Et si d’un seul coup l’électrification apparaît comme le saint graal (Hydro-Québec avait pourtant développé un projet de moteur-roue dans les années 90 avant de l’arrêter subitement) qui nous sauverait de la dépendance au pétrole et du changement climatique, n’est-ce pas là une simple conjoncture économique : le prix du gaz s’envole, celui du kilowattheure au Québec demeure stable et a l’avantage d’être taggé « énergie renouvelable ». Nos ministres qui, une fois leur mandat terminé réaffichent leurs vrais rôles (conseillers économiques ou en communication), ne peuvent que se réjouir d’un tel plan : ca va amener des jobs, de la fierté et du vert !

Toujours plus de voitures…

Revenons à la technologie. En orientant les transports vers le moteur électrique et en faisant ce choix de conjoncture tout comme nous avons choisi au début du XXème siècle le moteur à combustion, nous risquons ce que les économistes nomment l’effet rebond : à l’émergence de chaque nouvelle technologie, l’économie de ressources promise par celle-ci finit par s’annuler, voire s’inverser du fait de l’augmentation de sa consommation.
La miniaturisation de nos ordinateurs, qui promettait des coûts de production réduits et une consommation en énergie réduite, a provoqué une surconsommation de nos ordinateurs (iPod, iPad et toute la gang…) entraînant ainsi une plus grande énergie consommée, des ressources toujours plus rares et toujours plus de pollution. Voilà l’effet rebond. Les pros du marketing entrent alors en scène et ferment le débat avec l’argument absolu de la « démocratisation » : toute le monde a droit à son ordinateur !
Tout le monde a droit à sa voiture personnelle ; une fois électrique (à 25000$, la démocratisation a ses limites) la limite de la consommation d’énergie promet d’être révolue. Problème : nous augmentons déjà chaque année le nombre de nos véhicules et le choix de la voiture électrique nous promet une chose : plus de voitures. La cause en est simple : notre économie est basée sur la croissance. Nos choix technologiques sont faits en fonction d’une chose : qu’ils créent de la croissance, c’est-à-dire de la croissance en valeurs financières, les autres valeurs comptant pour du beurre.

Imaginons nous en 2030, moment où le Québec prévoit 1 millions de véhicules électriques : je suis dans ma voiture électrique, moins polluante d’autant plus qu’au Québec l’hydroélectricité est parait-il sans limites, et partir de Sainte-Anne-des-Monts pour Montréal avec mon char plutôt qu’en covoiturage, en bus (si Orleans Express propose encore le trajet) ou en train (ne rêvons pas trop), n’est plus un problème. Me voilà allégé d’un poids sur la conscience, je pollue moins, je peux à nouveau charger la route (en asphalte) de mon char personnel, toujours un peu plus lourd (les batteries, quelques ordinateurs de bord pour ma sécurité, plus de places dans le cas où j’aurai des envies compulsives d’achat sur la route), moi seul au volant, libre !
Mais je ne serai pas le seul à goûter cette liberté retrouvée… Entre 2000 et 2008, une étude officielle canadienne a déterminé que le nombre de véhicules sur la route au Canada augmentait chaque année en moyenne de 2%, soit 2.9 millions de véhicules en plus en 8 ans (dont 1 million pour le Québec)… alors que la population augmentait de 2.8 millions. La même étude révèle que chaque année, chaque véhicule parcourt toujours un peu plus de kilomètres (0,7%) – avec mes 15000 kms cette année (moyenne mondiale), l’année prochaine j’en serai pour 100kms de plus, et ainsi de suite… cela a-t-il une fin ? Les chiffres de la SAAQ le confirment : au Québec, l’augmentation du nombre de véhicules est similaire, soit 2.1% d’augmentation entre 2006 et 2012 (3% dans les années 80, 1.7% dans les années 90 et 2.1% dans les années 2000).

Espérons finalement que le choix électrique entraîne un effet rebond moindre. Ce qui est sûr c’est que si nous ne changeons pas radicalement de modèle, nous aurons toujours plus de véhicules sur les routes, nous parcourrons toujours plus de kilomètres, avec toujours plus de nuisances.
Imaginons un instant qu’Hydro-Québec mène à bien son plan d’action : électrification des transports en commun, développement de technologies de pointe et déploiement de la voiture électrique. Cela n’empêchera pas une augmentation du nombre de véhicules et du nombre de kilomètres parcourus, et le gain énergétique, sûrement très important au Québec, sera nettement contrebalancé par toujours plus de pneus, toujours plus d’asphalte, toujours plus d’infrastructures pour alimenter le réseau, toujours plus de véhicules à construire, démonter, entasser et oublier…

Électrifier notre voiture, est-ce donc une bonne idée ?

C’est sûr, nous pouvons débattre (si le débat est possible) du choix de telle ou telle technologie pour le futur… Mais sommes-nous obligés de rester dans le magasin, avec un vendeur (ou premier ministre) qui vous fait la parade du tout nouvel électroménager, toujours mieux, toujours plus économe (pas forcement moins cher, il fait juste rouler l’économie), avec bien des avantages et dont vous ne pourrez plus vous passer. « Donnez moi votre vieux machin, je le jette pour vous dans un coin, et achetez Québécois, pour faire rouler l’économie ». Avant de parler du choix du nouvel électroménager, demandons nous tous ensemble si nous devons entrer dans le magasin et écouter le vendeur. Avant de savoir si nous devons électrifier les transports, collectifs et individuels, réfléchissons ensemble si des pales d’éoliennes ont besoin de quitter Gaspé pour aller aux États-Unis ou je ne sais où, alors qu’une autre compagnie en fait venir de l’étranger pour les installer à Mont-Louis… Les énergies renouvelables en prennent un coup à chaque transport.

La question n’est pas de savoir si le Québec doit électrifier ses transports. Le défi de notre société, basée presque uniquement sur la perspective de croissance des valeurs financières, est de réaliser que notre dépendance à l’énergie, et donc aux compagnies qui la produisent, l’acheminent et la vendent, provient de notre gaspillage organisé d’énergie, producteur de valeur pour quelques-uns, destructeur de notre environnement et de notre santé pour la plupart ! Plutôt qu’un plan d’électrification, nous avons grandement besoin d’un plan de lutte contre la dépense énergétique.

Et l’urgence est globale

Le Québec peut concentrer ses efforts sur son choix électrique. Dans 50 ans il y aura un beau parc automobile tout électrique (made in Mexico, India, Corea…) et ses instigateurs pourront se vanter d’avoir réduit très fortement les émissions québécoises de gaz à effet de serre… Selon Hydro-Québec, 1 million de voitures électriques, c’est 3TWh, 2% de la production actuelle. Électrifier les 6 millions actuels, c’est envisager de mobiliser 12% de la production… bel effort à faire. L’objectif officiel, électrifier 1.2 millions de véhicules en 2030, est déjà dépassé : avec l’augmentation de ces dernières années, le parc québécois en contera 8.5 millions en 2030, et dépassera les 11 millions en 2050. Et dans le monde, un scénario « stable » prévoit que l’on atteigne 2 milliards de véhicules en 2050. Alors le problème est simple. Le Québec peut aller dans cette voie et avoir l’impression d’aller dans le bon sens, riche de son électricité renouvelable infinie… Le monde lui va augmenter sa pollution à une vitesse effrénée. Et le Québec ne peut absolument pas s’en protéger à moins de montrer une autre voie, à moins de proposer une transition radicale concernant nos modes de transport, avec comme objectif principal leur réduction.

par Guillaume Gauffre