7 février 2015

Mémoire d’un naufrage, le Golden Robin

Il était une fois… une histoire de naufrage!

Comme pour d’autres histoires, raconter celle-ci peut nous permettre de ne pas oublier et surtout, espérons-le, de comprendre. Se former, apprendre, ne devrait pas se réduire à connaître la frise chronologique des naufrages dans le golfe, mais bien à comprendre ce que nous sommes, ce qu’il est a advenu des territoires où nous vivons, d’où proviennent les valeurs de nos sociétés, à la lueur de certains événements qui ont eu lieu dans le Golfe.

L’histoire que nous rappelons aujourd’hui n’est pas inscrite dans les manuels d’histoire du Québec ou du Nouveau-Brunswick. Il ne s’agit pas d’un naufrage avec pirates et corsaires, ou qui parle de conquêtes de territoires et d’empire. Non, ce n’est pas un naufrage qui retient les esprits de ceux qui écrivent l’histoire des manuels. Pourquoi? Car cette histoire parle d’un accident, et les accidents c’est bien connu, ça ne fait pas l’histoire. À moins que…

À moins que l’histoire qui suit cet accident ne nous apprenne bien des choses. À moins qu’elle nous en apprenne plus sur ce qu’il s’est passé dans les eaux de la baie en 1974 et sur ses conséquences. À moins qu’elle nous en apprenne sur ce qui pourrait advenir de nos jours, sur notre volonté de ne plus voir de tels accidents, qui ce 30 septembre 1974, provoqua la mort de plusieurs vies, animales rassurez-vous, et contamina pour des décennies les fonds marins de la Baie-des-Chaleurs et le marais de Miguasha.

Le navire au temps d'ESSO

30 sept. 1974, 4h13 – Dalhousie

Ce matin là, un pilote et un capitaine sont à la barre du Golden Robin, un vieux navire (21 ans) racheté 2 ans auparavant à Esso par la Warwick Shipping Co. Ils transportent à leur bord du mazout pour la centrale thermique de la Régie de l’électricité du NB à Dalhousie.

C’est un matin tranquille, maussade et brumeux. Mais ce matin-là, le navire percute le fond au niveau de l’île Douglas à l’entrée de la rivière Restigouche. Plus tard on comprendra qu’une brèche s’est ouverte et que 3 réservoirs laissent s’échapper leur contenu, du mazout de type Bunker C « collant et figé comme de la mélasse ». Branle bas de combat: on parvient tout de même à acheminer le navire à quai tandis que le mazout s’enfuit peu à peu vers la baie. Dans l’urgence, la Régie déploie un enclos spécialement conçu pour retenir… des billots. Plus tard finalement, deux enclos spécialement conçus pour les nappes de pétrole arrivent de St-Jean et permettent de limiter les dégats.

Le lendemain, le Soleil1 et l’Évangéline2 relatent l’événement – les autorités annoncent une fuite de 2500 à 3000 barils (soit 95000 gallons). On dit que le vent est alors un atout, car il empêche la nappe de mazout de s’étendre; d’un autre côté il rend difficile les opérations de renflouage.

La nappe se répand

Le jour suivant, mercredi, on apprend que la nappe a souillé la grève sur 2 à 3 miles du coté québécois3, près de Miguasha. Dans l’Évangéline4, on tente de diminuer l’impact sur la faune:

La seule menace potentielle à la faune dans la région immédiate, semble être un dommage possible aux colonies de cormorans…

… La semaine suivante, le Telegraph5 fera état de 700 spécimens d’oiseaux retrouvés morts, de 20 espèces différentes. Parfois, mieux vaudrait se taire…

Les autorités rassurent: seuls 1000 barils (33000 galons) se sont finalement échappés du navire, aucun signe pour le moment de dégats causés à la faune locale. En revanche on prévoit des opérations sur 1 mois pour parvenir à récupérer les 1000 barils. La nappe s’étend désormais jusqu’à Belledune coté sud, puis bifurque vers Caplan.

Jeudi, on annonce dans l’Évangéline6 que « Miquash-Ouest, la Pointe-Yacta, la Pointe-Miquash et Carleton » sont affectés du côté québécois.

on a rapporté les premiers cas de dommages à la faune dans la region. II a dit qu’un certain nombre d’oiseaux ont été recueillis pendant les patrouillles a pieds le long des plages, sur la côte du Quebec.

À la Chambre des Communes7, le député de Bonaventure demande si tout est fait pour rassurer ses citoyens. Le ministre des transports répond au nom des citoyens:

A mon avis, les pêcheurs, les municipalités intéressées, tout le monde est informé des choses que nous faisons et, jusqu’à présent, enfin, tout le monde semble bien satisfait du travail qui est effectué.

En fin de semaine8, et la semaine suivante9, les nouvelles sont bonnes. Les conditions météorologiques sont favorables et le nettoyage peut avancer plus vite que prévu… Les autorités demeurent maladroites:

Un virement du vent, tard mercredi soir, a eu pour résultat que quelques plages du Nouveau-Brunswick goutèrent pour la première fois de la nappe de pétrole longue de 15 miles, sur la Baie-des-Chaleurs.

Bilan du nettoyage

Les articles couvrant la période de nettoyage commence à perdre le contrôle des chiffres: on parlait de barils, on passe en gallons, puis en tonnes. On parle de quantité de pétrole qui s’est échappé et serait allé sur les cotes (10000 gal.), on parle de quantité de pétrole récupéré (13000 gal.)… L’addition devient difficile mais ce n’est pas grave puisque tout le monde semble satisfait.

Le lundi suivant le naufrage, on peut faire le bilan et passer à autre chose5. Le bateau a été remis à l’eau (la coque nettoyée?), et s’en est allé pour d’éventuelles réparations sur la côte Est (il sera finalement démantelé en Espagne 1 mois après). Les autorités déclarent dans l’Évangéline 9 que la nappe a été « captée ou s’est simplement évaporée ». Le journal rassure en annonçant qu’il n’y aura plus aucune trâce de l’accident d’ici 1 semaine.

Parlant de nettoyage des plages, les travaux ont consisté à ramasser au bulldozer le sable contaminé et à l’acheminer vers des dépotoirs5. Sur mer, on a utilisé les enclos et des embarcations spécialisées pour pomper le pétrole; on a parlé de 1300 gal. pompés!

Le nettoyage semble surtout avoir été aidé par la volatilisation du mazout: une partie s’est évaporée, une partie s’est déposée dans le fond de la Baie. Que ce soit sur les côtes ou au fond de la mer, on peut donc commencer à oublier… Un récent article10 rappelle d’ailleurs que le pétrole de Deepwater Horizon est toujours dans le fond du golfe du Mexique et qu’il pourrait à plusieurs reprises refaire surface.

comportement d'une nappe de pétrole - Rosa Galvez
Évolution d’une nappe de pétrole11

Le gouvernement canadien a d’ailleurs pris les devants récemment. Puisque médiatiquement une nappe de pétrole est très mauvaise pour les affaires, la loi C-22 propose de permettre aux pétrolières d’utiliser des dispersants d’hydrocarbures en cas de fuite, sans avoir à consulter les autorités…12 Les marchands de chimie peuvent se réjouir.

Contamination du marais de Miguasha

Dans le cas du marais, on s’est inquiété de ce que pourrait causer l’intervention des bulldozers. Tant et si bien que les autorités et une équipe scientifique ont décidé de laisser faire et d’étudier la régénération du milieu selon diverses méthodes (laisser faire, bulldozer, brûler, etc. 13).

En 1974 , le pétrolier GOLDEN ROBIN a déversé accidentellement une grande quantité de fuel-oil Bunker C dans les marécages de Miguasha, au Québec. Il a fallu attendre au printemps de 1975 avant d’y éprouver diverses méthodes de nettoyage (entre autres, nettoyage manuel et mécanique, ainsi que brûlage de la végétation et des matières polluées) et d’en évaluer les résultats.

Malgré des défaillances quant aux conditions d’expérimentations, l’équipe conclut fort logiquement14: – qu’aucune méthode de réparation ne peut aider à la régénération du milieu, les publications actuelles le rappellent toujours15 – qu’au bout de 10 ans, on constate que la régénération est effective… et que le sol demeure contaminé sur ses 15 premiers centimètres.

Ce naufrage, et bien d’autres, nous donne une leçon claire: nous demeurons impuissants; la meilleure méthode pour espérer un rétablissement des lieux, étant de ne pas intervenir. Quant aux effets sur la Baie, ses fonds, sa flore et sa faune, aucune étude à notre connaissance n’a suivi l’accident.

Que l’on nous serve encore et toujours la même rengaine sur la sécurité, comme peut le faire CTI avec son projet de Belledune16

Les plans de ce projet incluent des considérations environnementales à chaque stade de développement et: – éviteront tant que possible, tout impact environnemental; – limiteront le degré d’impacts environnementaux hostiles; – corrigeront les impacts en réparant et en réhabilitant l’environnement affecté – mettront en valeur les impacts positifs.

Mais dans le cas du Golden Robin, si les autorités ont pu récupérer une partie du mazout déversé, c’était grâce à des conditions climatiques favorables. Imaginons le même accident en plein hiver… Et les milieux, notamment le marais de Miguasha, se sont régénérés seuls car aucune technologie – technique – méthode ne peut y parvenir. L’impuissance est grande et donc officiellement admise.

D’ailleurs, les autorités canadiennes admettent discrètement17 que l’information nécessaire quant à l’impact d’un déversement de pétrole manque cruellement.

Limiter les sanctions… et les responsabilités

Si le député fédéral d’alors s’était inquiété de la pollution de la Baie précédemment, il n’a pas manqué de rejoindre la voix de son parti en 1979 afin de s’opposer à un amendement de la réglementation sur la marine marchande18. Albert Béchard (du parti libéral) nous exprimait en substance toute sa pensée sur la nature de l’eau:

L’eau, comme on le sait très bien, n’est pas utilisée seulement pour générer de l’électricité qui est certainement indispensable au développement économique de notre pays et qui procure également de nombreux emplois a notre main-d’oeuvre, l’eau n’est pas uniquement utilisée pour le transport des marchandises ou pour y faire de la voile ou pour pratiquer le canotage à son gré, l’eau recèle des ressources qui procurent nourriture et moyen de gagner sa vie a des centaines de milliers de Canadiens, pour se limiter au Canada. […]
II est vrai qu’on pourrait aller a l’extrême, mais dans une société ou on veut tellement que l’entreprise privée participe, s’il y a trop de contraintes, et je suis étonné que le député de Victoria qui est membre d’un parti qui favorise l’entreprise privée vienne nous suggérer une pareille amende, je comprends que dans certains cas cela peut, peut-être, être raisonnable lorsqu’il y a négligence. Mais lorsque, par pur accident, un bateau peut déverser de l’huile ou d’autres polluants sans sa faute, je crois que c’est imposer un peu trop de contraintes à ce propriétaire de navire. Si on fait payer le triple, on ne verra pas beaucoup de bateaux circuler dans nos eaux.

Dans le cas du Golden Robin, nous n’avons pu trouver traces du paiement par l’armateur des travaux de nettoyage. Pourtant pendant la couverture médiatique, les autorités assuraient que l’armateur était pleinement responsable et assumerait les frais. Dommage qu’après la 1ère semaine, les journaux n’aient pas cru bon d’assurer un suivi de l’affaire.

En revanche…

Demande de dédommagements

Il y eut un procès, mais pas contre l’armateur, bien au contraire: celui-ci trainait en cours la couronne britannique… L’armateur, enregistré aux Bermudes, demandait des réparations pour la perte de son navire et de sa cargaison, en cause: la fiabilité des cartes disponibles…

C’est un article d’un juriste traitant de la responsabilité de ceux qui mettent à disposition ces cartes19 qui nous en révèle la teneur, et d’emblée nous informe:

The Court found at page 36 that neither the Captain nor the Pilot ever consulted the chart and neither were, in fact, misled by the misinformation in Notices to Mariners.

Voilà que l’on apprend que le capitaine et le pilote n’avaient même pas consulté les cartes des fonds marins. Difficile de parler d’accident dans ces conditions… Dans ses conclusions, l’auteur nous prévient:

There are and will be other cases. In the world of modern shipping, and modern financing, shipowners are compelled to increase the earning capacity of their ship. To do so, it is likely that margins of safety and prudence will be compromised. The result can be the « excessive dependence » on the accuracy of the information on the chart.

Alors qui doit être responsable de tels accidents?
De nos jours avec le projet de loi C-22 (actuellement en phase de relecture au sénat), les autorités du Canada ont voulu agir justement sur les responsabilités du pollueur-payeur. On découvre ainsi qu’en cas d’accident, les pétrolières seront tenues responsables des dommages et des frais de nettoyage jusqu’à certaines limites financières20.
On apprend ainsi que certaines zones géographiques ont vu leur limite revue à la hausse (bien loin des coûts effectifs des derniers accidents21). Mais surtout, on note que dans certaines zones pour lesquelles il n’y avait aucune limite, dorénavant le pollueur ne sera inquiété que jusqu’à hauteur d’une certaine somme – aux canadiens d’assurer le reste!
Cette franchise de pollution a du réjouir les lobbys pétroliers. Mais une fois de plus la souveraineté d’un peuple face à des entreprises est mise à mal.

Un accident!

Un accident, par définition, se produit. Ce n’est pas une erreur à éviter, une faute reconnue; non il s’agit d’un accident.
Notre époque moderne parle de plus en plus d’accidents. L’avantage sémantique qu’il propose c’est d’exclure totalement la notion de prévention. Que peuvent faire les pétrolières alors, mise à part de nous assurer qu’elles feront leur maximum. Leurs activités sont sujettes aux accidents; finançons des chaires de gestion des risques ou des consultations publiques, veillons à l’acceptabilité sociale d’un accident!

À l’heure actuelle, les porteurs de projets mortifères assurent que tout est prêt pour parer à toute éventualité. Et les services publics, dans une valse funèbre, y apportent leur dose de certificats de conformité et nous assurent que tout est fait pour assurer une sécurité maximale. Tout le monde parle de sécurité dans un monde d’accidents, voilà le comble!
L’accident du 30 septembre 1974 a laissé des traces sur le terrain, dans le fond de la baie. Espérons qu’il laisse des traces dans notre mémoire et nous rappelle constamment ce qu’il adviendra lors du prochain accident. À la moindre catastrophe, soyons sûrs que les pétrolières fuiront leurs responsabilités, et que nos représentants, ou plutôt les autorités légitimées par notre vote, s’empresseront de nous dire que c’est un accident tragique et regrettable, avec une ribambelle de chiffres pour simuler une quelconque maîtrise sur les événements.
Une fois la couverture médiatique calmée, le pollueur tentera de récupérer sa franchise de pollution, en attaquant l’état en justice… une entente avec les autorités permettra de satisfaire l’appétit capitaliste du pollueur: un accident doit toujours pouvoir rapporter; qui sait, BP a déjà peut-être racheté ou développé des entreprises de nettoyage?

Les peuples souverains, et celui du Québec et du Canada, ne pourront alors qu’une fois de plus constater leur perte de pouvoir. Les voisins de l’accident en subiront les conséquences directes. Le règne animal et végétal, n’en parlons pas, ce ne sont que des ressources…

par Guillaume Gauffre