8 février 2016

Québec va-t’il hypothéquer la province pour renflouer Pétrolia?

M. Couillard continue d’affirmer son opposition à l’exploitation d’hydrocarbures sur l’île d’Anticosti, appelant même à l’aide les organisations environnementalistes et la communauté scientifique. Mais pourquoi M. Couillard n’a t’il que l’île d’Anticosti en tête alors que Pétrolia et consoeurs poursuivent leurs travaux d’explorations dans toute la province?
Tache d’huile appuiera volontiers le gouvernement si ses actes trouvent une certaine cohérence, c’est-à-dire si les fonds publics sont rapidement déroutés d’une industrie mortifère pour engager enfin l’adaptation aux changements climatiques et les transitions nécessaires.

Pétrolia de son coté promet encore et toujours des profits à la clé de son forage Haldimand 4… avec des chiffres ridicules. À l’évidence, comme bon nombre de compagnies juniors d’Amérique du Nord qui prospectent du pétrole de roche, la compagnie Pétrolia pourrait bien être depuis le début dans une entreprise de pari financier, qu’elle joue à nos risques et périls…
Le 19 janvier dernier, jamais le cours de son titre n’avait été aussi bas depuis son introduction en bourse. Et si le président de Pétrolia n’a d’autres choix que de promettre des jours meilleurs et se dit « très fier de [leur] performance », cette fois le pari pourrait prendre fin, mais à quel prix?

titre petrolia
Historique du titre Pétrolia
Source: Yahoo Finance – MSN Money – Reuters

Avec la baisse du prix du pétrole, nous de Tache d’huile goûtons une joie amère en voyant la folle ruée vers les gisements non-conventionnels arriver à son terme. Mais l’amertume est grande, ne serait-ce qu’au regard des dégâts déjà causés, que ce soit ici à Haldimand, sur le site de Bourque, sur l’île d’Anticosti ou ailleurs:

  • des dégâts sur les écosystèmes et les sols: injection de fluides, entreposage de déchets de forage, pollution de l’air;
  • des dégâts sociaux sur les communautés locales: stress de la proximité des activités, impacts sur la vie municipale, impacts sanitaires de la pollution de l’air et la contamination potentielle des nappes phréatiques, appauvrissement des réserves en eau;
  • et des dégâts politiques: prise en considération ridicule des inquiétudes de la population, le droit privé l’emportant sur les biens communs.

Nous vous invitons à consulter cette liste des impacts potentiels des travaux d’exploration et d’exploitation pétroliers/gaziers – en anglais

Pétrolia poursuit néanmoins ses travaux, avec le soutien financier du gouvernement du Québec et l’aval octroyé par le fameux règlement sur l’eau « improvisé, brouillon et inadéquat ». Et ce choix industriel a été décidé sans égard aux habitant-e-s des « régions-ressources », avec la mauvaise foi d’affirmer que c’est pour leur bien, pour leur procurer un emploi et sauver leurs villages.

« La mise en valeur de ces richesses permet d’offrir à la jeunesse des régions-ressources des perspectives d’avenir et de mettre un frein à l’exode des éléments les plus dynamiques de leurs municipalités. » – Rapport annuel 2012, Pétrolia

Mais qu’on se le dise, il n’y aura pas d’emplois liés aux hydrocarbures en Gaspésie, de filière spécialisée, de technocentre « hydrocarbures », de miracle pétrolier… parce que cette économie n’est pas viable bien entendu! (Ou mieux encore, parce que ces projets seront abandonnés au plus vite laissant la place à des projets tenant compte du défi climatique et des limites de notre environnement, espérons le…)
Le pari tenté par de sombres investisseurs va finalement avoir raison de cette filière. Il se pourrait même que le fiasco pétrolier entraîne plusieurs secteurs économiques dans sa chûte, si ce n’est l’économie mondiale dans sa globalité:

« Pour faire face à la chute de leurs revenus, les pays producteurs n’ont pas le choix: «davantage de dette, davantage de privatisations ou d’austérité», explique le chef économiste d’Euler Hermes. » – Pétrole: l’économie mondiale sur un baril de poudre, Antonio Rodriguez, AFP

Pourquoi en sommes nous là?

D’une part, le prix du pétrole est au plus bas. Ça, les vendeurs de pick-up, sauveurs de l’économie américaine en 2015, mais pas du climat, s’en réjouissent. Mais si les prix de vente sont bas, les coûts de production des hydrocarbures n’ont pas diminué, bien au contraire et Pétrolia le sait très bien. Au prix actuel de vente, seuls 3 pays peuvent en produire sans trop s’endetter: l’Arabie saoudite, l’Iran et l’Irak, mais sûrement pas les pays d’Amérique du Nord.

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Seuils de rentabilité de l’industrie pétrolière et production mondiale
Source: Alliance Bernstein, Gail Tverberg

Développer de nouveaux gisements d’hydrocarbures alors que les stocks de pétrole augmentent… on peut se questionner aisément sur la pertinence des opérations de Pétrolia. Et si Pétrolia ne voulait pas créer une filière économique, puisque non viable, mais n’était qu’un exemple typique du jeu boursier? Un jeu morbide à tous égards, un jeu qui ne génère aucune économie locale solide.

D’autre part les dettes mondiales explosent: on s’endette pour produire du pétrole, et bien sûr personne ne veut acheter de ces titres boursiers dont la valeur s’effondre. Alors qui va investir dans cette industrie alors que l’économie ralentit de plus en plus vite? Comment le titre de Pétrolia pourrait encore avoir un quelconque intérêt, quand on apprend que l’Arabie Saoudite n’est même plus capable de détenir ses bons du trésor américain?

Alors une question cruciale se pose, Québec va-t’il une fois de plus subventionner Pétrolia pour lui permettre de continuer son pari fou, après 3.8 millions en 2015 pour le site de Bourque, 16 millions en 2012 et la promesse de 56.7 millions pour Anticosti? Si Québec s’y aventure, comme à l’accoutumée quand cela concerne l’industrie pétrolière, on parlera pour sûr d’investissement ou de souscription, le terme péjoratif de subvention étant réservé aux acteurs de la société qui ne sont pas dans les « vraies affaires ».

Alors qu’il s’agit de l’une des industries les plus subventionnées au monde (500 milliards $ de fonds publics en subventions directes, cela a de quoi rassurer les actionnaires…), le fiasco à venir mérite-t’il que Québec prenne encore la peine de se fourvoyer en renflouant une compagnie junior qui fore et dissémine des produits toxiques dans le sol sous couvert de création d’emplois, qui met à risque les seuls éléments qui ne seront pas affectés par une crise financière mondiale: les sols, les nappes, les cours d’eau, la flore, la faune, le golfe?
Le risque est grand: rappelons qu’à titre d’actionnaire principal (Ressources Québec), Pétrolia c’est Québec!

Alors bien sûr M. Couillard, nous appuierons le retrait du gouvernement dans le dossier des hydrocarbures à Anticosti… si, en toute logique, le gouvernement, dans un élan prudent et visionnaire, se retire de l’ensemble de la filière.

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  • Guillaume Gauffre, membre de Tache d’huile – 418-288-5358
  • Maude Prud’homme, porte-parole de Tache d’huile – 581-886-3523

Photo: Moïse Marcoux-Chabot 2014.